NRC Handelsblad, Pays-Bas
Samedi 2 et dimanche 3 octobre 2004
   

« Explosion des missions de l’ONU, pays occidentaux absents »

M. Guéhenno, responsable du maintien de la paix aux Nations Unies, parle de cette nouvelle progression des opérations


Le nombre des missions des Nations Unies pour le maintien de la paix augmente soudainement. Les pays occidentaux, et les Pays Bas, y participent cependant à peine, affirme M. Guéhenno, Secrétaire général adjoint des Nations Unies.
 

Par notre rédacteur,
Robert van de Roer

New York, le 2 octobre. Les Nations Unies vivent une nouvelle croissance du nombre de leurs opérations de maintien de la paix et dans le bureau du Secrétaire général adjoint Jean-Marie Guéhenno, la pression est évidente. Sa secrétaire fait irruption trois fois pendant notre entretien. A sa dernière apparition, à la fin, elle tend le téléphone au responsable français aux Nations Unies. « Ce doit être le SG », commente plus tard un des conseillers de M. Guéhenno, voulant dire le Secrétaire général Kofi Annan. « C’est une maison de fous ».

L’année dernière, le nombre des missions de l’ONU pour le maintien de la paix a fait un bond, passant de treize à dix-sept. En mai, selon les Nations Unies, le record de 1993 de 78 000 personnes a été battu. De plus, les dirigeants mondiaux se réunissent à New York pour l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations Unies, et M. Guéhenno s’apprête à en rencontrer plusieurs pour leur demander de l’aide. « Existe-t-il une seule organisation, avec moins de 700 personnes au Siège, qui gère autant de missions difficiles à la fois, avec plus de 60 000 personnes déployées ? Nous approchons des 70 000, et dont plus de 12 000 civils », dit M. Guéhenno dans son bureau au 37ème étage des Nations Unies.

Kofi Annan prévient que le nombre des missions est supérieur à que les Nations Unies ne peuvent supporter.
« La chose la plus difficile est de gérer autant d’opérations à la fois. L’année dernière, nous avons établi des missions en Côte-d’Ivoire, au Libéria, en Haïti et au Burundi. Une tâche plutôt terrifiante. Huit opérations, au moins, sont complexes : le Libéria, la Côte-d’Ivoire, la Sierra Leone, le Congo et le Burundi ; et le Kosovo, l’Afghanistan et Haïti. »

Kofi Annan précise qu’il faut 30 000 hommes supplémentaires, par exemple pour un élargissement de la mission au Congo de 10 800 à 23 900 hommes.
« Oui. Nous trouvons encore des bataillons, surtout en Asie du sud, où ils ont des armées gigantesques et très efficaces. Mais nous avons trop peu de services de renseignement, de moyens de combat de guerre électronique, d’hélicoptères armés, d’approvisionnements médicaux, machinant d’unités et de troupes spéciales. Nous avons également besoin de troupes et de policiers parlant le français. »

Votre problème c’est que la plupart des pays en développement sont impliqués dans les missions des Nations Unies, et les pays développés travaillent via l’OTAN, rarement via l’ONU. En août, les pays qui ont le plus fourni d’hommes aux troupes de l’ONU étaient les suivants : Pakistan (8652 hommes), Bangladesh (8221), Nigeria (3577), Ethiopie (3445), Ghana (3185) et Inde (2937). Les pays occidentaux, quant à eux, n’approchent même pas les 600 hommes : France (563), Grande-Bretagne (563), Irlande (489), Etats-Unis (430), et Canada (265).

« C’est inadéquat. Nous avons besoin de beaucoup plus. Si les Casques bleus des Nations Unies viennent seulement d’une certaine partie du monde, notre position est affaiblie parce qu’elle ne donne pas de signe politique fort : il n’y a pas d’implication forte de la part de la communauté internationale. Au Libéria par exemple, nous avons plus de 15 000 hommes, dont des Européens tels que des Irlandais et des Suédois qui travaillent étroitement avec des Africains et des Asiatiques. C’est un signe fort. Au Congo, au contraire, il n’y a aucune unité des Nations Unies venant d’Europe pour le moment. Une vraie faiblesse. »

« Nous sommes satisfaits que l’OTAN participe aux opérations de maintien de la paix. Mais cela ne devrait pas signifier que l’implication des Nations Unies diminue. Les Casques bleus des Nations Unies sont la réponse de la communauté internationale pour l’Afrique. Et cela compte pour l’Afrique. C’est pourquoi nous accroissons notre coopération avec l’UE. Nous voulons une présence européenne en Afrique tout de suite, avec les Casques bleus. »

Les pays occidentaux ont-ils perdu leur intérêt pour les opérations des Nations Unies pour le maintien de la paix et laissent les pays en développement courir les risques ?
« Ce danger existe. Les pays industrialisés doivent être conscients de ce qui va se passer s’ils ne prêtent aucune attention à la sécurité dans toutes les parties du monde. Leur propre sécurité dépend du support substantiel qu’ils donnent aux pays pauvres et instables qui ont besoin de ce support. Il est pour eux de la plus haute importance stratégique de ne pas laisser ces pays échouer. Il suffit de regarder les attaques du 11 septembre et ce qu’il advient avec un pays comme l’Afghanistan qui a échoué dans les années 90 et dont s’est emparé un groupe terroriste. »

Le fait que les pays développés ne travaillent pas via les Nations Unies a-t-il à voir avec les traumatismes des années 90 : Bosnie, Somalie et Rwanda ?
« C’est en partie le cas. Les pays développés ne prennent pas assez en compte les changements dans le maintien de la paix. Nos meilleures opérations sont des opérations telles que le Timor Leste, avec une transition correcte du pouvoir multinational, conduite par l’Australie, en une opération pour le maintien de la paix. Les Australiens sont alors restés. S’il est besoin d’une intervention rapide en situation d’urgence, alors une force multinationale sera plus efficace qu’une force des Nations Unies par les Casques bleus, parce qu’elle peut être organisée bien plus vite. Mais une fois que la force multinationale est présente, elle doit être changée en ‘opération Casque bleu’. Celle-ci apporte la continuité ».

« Une des leçons importantes des années 90 est qu’il nous faut avoir le mandat approprié. Les pays industrialisés sont souvent concernés par l’organisation du commandement des Nations Unies. C’est pourquoi nous avons renforcé notre division militaire. Nous avons également facilité certaines choses pour les commandants de troupe afin qu’ils n’aient pas les mains liées. »

Les Pays-Bas sont 78ème sur la liste des 100 pays fournisseurs de troupes aux Nations Unies et fournitssent16 hommes à une armée de 60 000 : 4 policiers civils à Chypre et 12 observateurs militaires au Moyen-Orient. (Selon le Ministère de la défense, les Pays-Bas ont eu une moyenne de 1 200 hommes dans la Mission des Nations Unies en Bosnie pendant des années, et près de 1 300 dans des missions de courte durée des Nations Unies en Ethiopie et Erythrée. Maintenant, les Pays-Bas ont 2 437 hommes, principalement dans les missions de l’OTAN en Bosnie et Afghanistan et dans l’opération en Iraq.)
« Ce n’est pas assez. Les Pays-Bas sont capables d’offrir une grosse contribution aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Nous aimerions avoir plus de troupes néerlandaises. Et je ne demande pas réellement 8 000 hommes. »

Quel est votre message pour les Pays-Bas ?
Sourire : « Engagez-vous comme Casques bleus. Nous avons besoin de vous. Les Pays-Bas pourraient également offrir d’autres contributions importantes. Ils pourraient fournir des unités marines pour le Congo, pour des patrouilles des Grands Lacs. Il n’y a pas de vrai contrôle frontalier et cela implique un pouvoir maritime. C’est très dur à trouver, mais les Pays-Bas peuvent le faire. »

Est-ce que la montée des opérations pour le maintien de la paix témoigne du caractère indispensable des Nations Unies ?
« La mission de maintien de la paix des Nations Unies, en tant que troisième partie et médiateur indépendants, n’est pas une formule magique, mais elle peut aider. Dans un monde polarisé, il est très important d’avoir une organisation qui aille au-delà des lignes de coupure de ce monde. »

Est-ce que le maintien de la paix des Nations Unies n’est pas en train de devenir un département pour l’Afrique, alors que l’OTAN est en Afghanistan, forme en Iraq et que vous lui demandez d’apporter un support logistique à l’Union africaine dans la région du Darfour au Soudan ?
« L’actuelle montée du nombre des missions pour le maintien de la paix indique quelques situations où les combattants sont fatigués et où existe une chance pour la paix. Cela arrive souvent en Afrique. »

Est-ce que les Nations Unies agissent suffisamment au Soudan ?
« Il y a toujours un sentiment insuffisant d’urgence. L’Union africaine a, entre autres, besoin de plus de support logistique et matériel. Et il y existe un besoin de processus politique, de négociations entre les rebelles et le gouvernement. »

L’Union africaine envoie uniquement des observateurs. Qu’a-t-on dit appris du Rwanda ? M. Annan a plaidé en 1999 pour une intervention humanitaire, sans le Conseil de sécurité si nécessaire. Mais maintenant, parce que la Chine empêche une résolution plus forte, il n’existe même pas de date butoir pour le gouvernement soudanais – qui soutient les milices arabes dans leur violence contre la population africaine noire.
« Nous maintenons la pression sur le gouvernement et les rebelles. Et cette pression est constamment révisée. »

Vous ne craigniez pas un nouveau Rwanda ?
« Bien sûr que si ! C’est pourquoi le Secrétaire général Kofi Annan s’est adressé à tous les dirigeants les semaines passées. Et c’est pourquoi les Nations Unies ont été les premiers à sonner l’alarme. La situation au Soudan est extrêmement mauvaise, il y a là-bas de grandes souffrances. »


 

Droits d’auteur au NRC Handelsblad BV, et à l’auteur.

 

 
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