Les Nations Unies ont 60 ans : un autre San Francisco ?

 

Par Shashi Tharoor *

« Il y a soixante ans aujourd’hui, au lendemain de la plus dévastatrice des guerres de l’histoire de l’humanité, un groupe de dirigeants du monde se rencontraient à San Francisco pour signer un document, qui, espéraient-ils, ferait de la deuxième moitié du XXe siècle une période très différente de la première.Ce document, c’était la Charte des Nations Unies. La naissance des Nations Unies, à San Francisco, en 1945, est le fait de dirigeants visionnaires qui avaient compris que le monde ne pouvait tout simplement plus se permettre de continuer dans la voie de la première moitié du siècle, témoin de deux guerres mondiales, d’un nombre infini de guerres civiles, de génocides, d’expulsions massives de populations et, des horreurs de l’Holocauste et d’ Hiroshima. Ils ont donc établi des règles visant à régir la conduite internationale, et ont fondé des institutions dans lesquelles les nations pouvaient coopérer pour le bien commun. Parmi ces institutions, les Nations Unies tenaient une place proéminente.

Aujourd’hui, soixante ans plus tard, nous nous portons tous bien mieux qu’en 1945, mais les critiques demeurent courantes. Les divisions au sein du Conseil de sécurité, en 2003, au sujet de l’Iraq, ont marqué un tournant quant à la place que tiennent les Nations unies dans le monde. Une enquête menée dans vingt pays au milieu de cette année a montré que les Nations Unies avaient subi d’importants dommages collatéraux suite au débat au sujet de l’Iraq. La crédibilité des Nations unies avait chuté aux Etats-Unis pour n’avoir pas soutenu l’administration au sujet de la guerre et avait chuté dans 19 autres pays pour n’avoir pas pu empêcher la guerre. Depuis lors, les Nations Unies vont d’attaques en accusations à propos des manipulations du programme Pétrole contre nourriture, d’abus sexuels commis par des agents chargés du maintien de la paix, et aussi des menaces du Congrès américain de ne pas payer les sommes dues.

Comme le disait le Secrétaire général aux dirigeants du monde, nous sommes à la croisée des chemins. Le chemin qui est le nôtre aujourd’hui conduit à des désastres potentiels pour toute l’espèce humaine. L’autre option est de revoir l’intégralité de l’architecture du système international qui a été élaborée depuis 1945, et de la renouveler afin de construire une instance de gouvernance mondiale pour le XXIe siècle. Les divisions au sujet de l’Iraq ont mis en relief plusieurs des questions fondamentales qui ont miné le monde moderne depuis la fin de la guerre froide : des questions relatives à la guerre préventive, au fléau du terrorisme, des questions concernant les armes de destructions massives, l’interventionnisme lorsque des Etats perpétuent des injustices à l’encontre de leurs propres citoyens, mais également au sujet de la terreur persistance du sous-développement, de la pauvreté combinée à la sécheresse, la famine et au sida dans l’Afrique sub-saharienne qui menacent plus de vies que ne l’a jamais fait l’Iraq.

Le 21 mars de cette année – le premier jour du printemps – le Secrétaire général a proposé des suggestions sur les changements que pourraient adopter les Nations Unies afin de relever les défis énoncés dans le rapport « Dans une liberté plus grande ». Ce titre extrait du préambule de la Charte des Nations Unies, évoque les efforts fournis par les Nations Unies en vue de « promouvoir le progrès social et de meilleures conditions de vie avec plus de liberté ». Par cette magnifique phrase, les fondateurs des Nations Unies ont montré qu’ils comprenaient que le développement n’était possible que lorsque la condition de la liberté était remplie, et que les peuples ne bénéficiaient de la liberté politique que lorsque enfin ils bénéficiaient d’une chance équitable d’avoir des conditions de vie respectables.

Les propositions du Secrétaire général s’attaquent à tous les défis majeurs : le besoin d’un nouvel accord au sujet du développement, la réduction de la dette, les opportunités de commerce équitable pour les pays pauvres ; la réitération du principe de responsabilité de la communauté internationale vis à vis de la protection des faibles lorsque leurs propres Etats refusent de le faire ou en sont incapables ; l’affirmation du besoin de parvenir à un accord sur une convention d’ensemble sur le terrorisme, mettant ainsi fin aux débats politiques autour de sa définition; et l’appel à une vaste réforme institutionnelle visant à créer des mécanismes de droits humanitaires des Nations unies plus crédibles ainsi qu’à conduire le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale vers le XXIe siècle.

Le Secrétaire générale ne peut cependant émettre que des recommandations. Tout comme à San Francisco, il y a soixante ans, il revient aux gouvernements du monde de prendre les décisions qui peuvent transformer l’Organisation. S’adressant à l’ensemble des pays signataires de la Charte des Nations Unies en 1945, le président Harry Truman disait : « vous avez créé un remarquable instrument pour la paix, la sécurité et le progrès de l’humanité…Si nous ne l’utilisons pas, nous trahirions tous ceux qui sont morts pour faire en sorte que nous puissions nous rencontrer aujourd’hui dans la liberté et la sécurité pour créer cet instrument. Si nous cherchons à en faire un usage égoïste, favorable à une quelconque nation ou un quelconque petit groupe de nations, nous serons de même coupables de trahison. »

Pendant soixante ans, nous avons tous récolté les bénéfices du conclave de San Francisco. Les Nations Unies ont crée un cadre de travail au sein duquel le progrès humain était possible pendant la guerre froide et après celle-ci. Les casques bleus des Nations Unies ont contribué, par exemple, à empêcher que des conflits locaux ne se transforment en conflits entre superpuissances et ont, par conséquent, aidé à faire en sorte que la guerre froide ne dégénère pas davantage. Plus de 170 règlements de paix assistés par les Nations Unies ont mis un terme à des conflits régionaux. Et c’est vrai, avec l’aide des Nations Unies, un plus grand nombre de guerres civiles s’est terminé par la médiation que durant les deux siècles précédents. Plus de 300 traités internationaux, négociés aux Nations Unies ont réussi à réduire les perspectives de conflits entre des Etats souverains. Les experts électoraux des Nations Unies ont aidé à établir ou à maintenir une démocratie durable pour de nombreux peuples, et plus récemment, en Iraq, en Palestine et au Burundi. La liste est longue.

Il y a soixante ans le « Golden Gate Bridge » n’avait que 8 ans. Depuis, bien des choses ont changé. Au sommet mondial de 2005, qui se tiendra à New York en septembre, les dirigeants du monde se réuniront pour examiner les propositions du Secrétaire général. Ils auront, de nouveau, l’occasion d’écrire l’histoire. Espérons qu’ils ferons preuve d’audace dans leurs visions, de la sagesse, et de courage pour se montrer à la hauteur de ce que, soixante ans auparavant, leurs prédécesseurs avaient accompli à San Francisco. »

* Shashi Tharoor est le Secrétaire général adjoint des Nations Unies pour la communication et l’information publique.

 


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